Survivre (1970 – 1975)

22 juin 2011
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Au sein du courant de critique des sciences du début des années 1970, la revue Survivre, et le groupe du même nom, occupent une place singulière. Initiatrice de nombreux thèmes de l’écologie militante en France, source d’inspiration pour des pionniers de l’écologie politique comme Pierre Fournier (lui-même fondateur de La Gueule Ouverte), et ayant bénéficié d’une diffusion plus large que Labo Contestation ou Impascience, la revue est aussi remarquable par le cheminement qu’elle a suivi entre 1970 et 1975. Après des débuts marqués par une réflexion sur la responsabilité des savants face aux dangers de l’industrialisation et aux menaces militaires, le groupe évolue peu à peu et se radicalise, jusqu’à l’arrêt de la parution de la revue en 1975. Au cours de ces quelques années, Survivre formule une critique externe des sciences, moins tournée vers la vie de laboratoire (contrairement à Labo Contestation et Impascience) et plus attentive aux conséquences sociales de ces pratiques. Mais de toute évidence, Survivre n’a eu de cesse de remettre en question les fondements de la pratique scientifique, et d’essayer d’imaginer des alternatives au développement technoscientifique contemporain.

Le mouvement Survivre et la revue du même nom sont fondés à Montréal en juillet 1970, à l’occasion de l’intervention d’Alexandre Grothendieck dans un séminaire de mathématiques. Grothendieck est le premier et principal initiateur de cette histoire. Mathématicien renommé, il est aussi célèbre pour ses positions politiques franches, antiautoritaires et extrêmement critiques face à la technique. Lauréat de la médaille Fields en 1966, il refuse par exemple de se rendre en URSS pour y recevoir son prix – motivé par un antitotalitarisme d’extrême gauche. De même, il quitte l’Institut des Hautes Études Scientifiques en septembre 1970, après avoir découvert que celui-ci est financé partiellement par des « fonds militaires »1.

Au départ, la revue se distingue surtout par son souci pour l’écologie et son antimilitarisme. L’objectif initial du mouvement est éclairant sur ce point: « But du mouvement : lutte pour la survie de l’espèce humaine et de la vie en général menacée par le déséquilibre écologique créé par la société industrielle contemporaine […], par les conflits militaires et les dangers de conflits militaires. »2. D’autres thèmes s’y ajoutent, tels que le pacifisme et l’objection de conscience, les free schools et les mouvements sociaux américains. Mais malgré un intérêt évident pour les thèmes de contestation de la vague soixante-huitarde, Survivre conserve néanmoins un aspect un peu conservateur au cours de cette première période3. Celui-ci transparaît notamment dans le ton professoral souvent employé, la vision héroïque du savant qui est relayée, ou l’austérité formelle de la revue.

Mais par la suite, le groupe Survivre connaît des évolutions profondes qui se reflètent dans la revue. C’est d’abord l’arrivée d’un dessinateur (au numéro 8), Didier Savard, dont l’implication dans la publication ira croissant, pour le plus grand plaisir du lecteur tant ses interventions sont drôles et pertinentes. C’est ensuite un changement de nom : Survivre devient au neuvième numéro Survivre…et vivre, afin d’abandonner toute connotation misérabiliste et d’insister, dans la tradition des luttes de l’époque, sur l’importance d’inventer des formes de vie alternatives. Dès lors, la revue connaît un véritable tournant et devient l’adversaire résolu de toute forme de scientisme, ce qu’illustre l’un de ses articles les plus connus, « La nouvelle église universelle », qui dénonce le remplacement des religions traditionnelles par l’idéologie scientiste. Ses auteurs expliquent qu’ « à travers un processus « d’annexion impérialiste » qui devrait être analysé de façon plus serrée, la science a créé son idéologie propre, ayant plusieurs des caractéristiques d’une nouvelle religion, que nous pouvons appeler le scientisme »4.

A partir de cette époque, la revue se radicalise et complète sa dénonciation du scientisme par une critique de l’expertise et une réflexion sur les savoirs alternatifs. Le ton se rapproche aussi des canons des publications militantes de l’époque : irrévérence, familiarité, humour potache, affirmation des positions politiques. Des expériences sont menées en parallèle dans le cadre du groupe, qui sont relatées dans la revue : contre-expertises dans le nucléaire, participation à des manifestations variées, technologies douces, agrobiologie, réseaux de « bouffe parallèle » et vie en  communauté, etc. Le groupe Survivre fait preuve d’un intérêt particulier pour la possibilité d’une « autre » science, une science du peuple (et non seulement pour le peuple).

A partir des numéros 15-16, la revue poursuit sa mue et s’éloigne de l’écologie, avec la critique de l’ « écofascisme » et de l’écologie technocratique. Le numéro 16 entame une critique réflexive, qui conduit les auteurs de la revue à refuser désormais toute place assignée par l’ « écosystème bureaucratique », à affirmer une idéologie complètement libertaire, contestant toute hiérarchie et toute forme de contrôle. Ce numéro sonne en quelque sorte le glas d’une critique « informée » de la science et de l’écologie pour élargir la contestation à une forme d’expression sociale touchant à tous les domaines de la vie.

Peu à peu la revue va donc se diriger vers une réflexion sur la production de savoirs conflictuels, révolutionnaires. Le numéro 19 de la revue, dernier paru, annonce encore une nouvelle rupture : l’idée d’une « nouvelle » ou d’une « autre » science est abandonnée par les membres de la revue, par crainte d’en devenir les « nouveaux prêtres« . Il faut selon eux s’en remettre à d’autres cultures, d’autres modes de connaissance, et surtout s’opposer à toute forme de vérité. Ce dernier numéro mêle textes de fiction, films imaginaires, critiques de films, offrant un aperçu d’une pratique originale, déjouant toute forme de récupération. La revue Survivre ne se relèvera pas cependant de ce « nihilisme sociologique » qui menace un mouvement hyper-réflexif alternant entre critique et autocritique5. Dans l’intervalle cependant, l’idée d’une science collective, d’une participation populaire à la pratique scientifique a été formulée, et surtout celle-ci a été remise en question d’une façon imprévisible.

Au terme de son parcours, Survivre apparaît donc comme une expérience fascinante, par son évolution, par la réflexivité dont ont fait preuve les membres du groupe, et par la radicalité de la critique qu’elle inflige à toute bonne volonté vulgarisatrice ou démocratique, quitte à franchir un point de non-retour et à poser des défis encore insurmontables à ce jour :

« La vérité, c’est de l’ordre de ce qu’on produit, et non quelque chose qui est déjà là, bien délimité, indépendamment de qui l’a dit. Ce n’est pas en tous cas un temps auquel on accède et où on appellerait les larges masses à entrer : on comprend qu’avec une pareille conception, l’aspect technique soit mis au premier plan et que le nec plus ultra, ce soit de démocratiser cette technique, en la mettant à la portée de tous, comme si les gens ne pouvaient pas construire la technique qui leur convient »6.

Et pour toutes ces raisons, nous sommes heureux de mettre aujourd’hui à disposition la revue Survivre !

Vous trouverez dans chacune des pages correspondantes du portail « Science & société » (en cliquant sur les images des couvertures) un sommaire du numéro, ainsi qu’une version numérisées en pdf.

Tous nos remerciements à Leila Schneps, qui nous a fourni les documents numérisés.

Pour en savoir plus :

Certains des numéros manquent à notre collection : merci de nous contacter si vous les avez !

  1. Alexandre Grothendieck, « Comment je suis devenu militant », Survivre, 6, janvier 1971, p.9. []
  2. « Lignes directrices pour le mouvement international Survivre », Survivre, 1, août 1970, p.3. []
  3. La publication peut être périodisée de la manière suivante : 1) du numéro 1 (août 1970) au numéro 5 (décembre 1970) : engagement traditionnel, 2) du numéro 5 au numéro 9 (août-septembre 1971) : transition entre l’engagement traditionnel et l’engagement radical, 3) du numéro 9 au numéro 19 (1975) : surenchère de radicalisation. []
  4. Rédaction de Survivre, « La nouvelle église universelle », Survivre, 9, août-septembre 1971, p.4. []
  5. Hilary Rose, « Hyper-reflexivity – A New Danger for the Counter-movements », p.277-289, in Helga Nowotny, Hilary Rose (eds.) / Counter-movements in the Sciences, the sociology of the alternatives to Big Science, Dordrecht, D. Reidel publishing company, 1979. []
  6. Daniel Sibony, Denis Guedj, « Discours de la méthode ou discours de la vie ? », Survivre, 10, octobre-novembre 1971, p.12. (souligné par l’auteur). []

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