Labo Contestation (1970 – 1973, collection complète numérisée)

16 avril 2011
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Le besoin d’interroger des relations qui se nouent entre les sciences, les techniques, et la société ne correspond pas seulement à des préoccupations des sciences humaines et sociales qui y verraient l’occasion de se frotter à de nouveaux problèmes théoriques, ou à de nouveaux objets empiriques. La critique des finalités ou des applications de la recherche ne correspond pas non plus uniquement aux inquiétudes de la société, ou du public. Dans la foulée de mai 1968, une critique radicale des finalités de la recherche scientifique et de l’enseignement supérieur a en effet émergé, directement dans les laboratoires. Cette (auto)critique politique des sciences par ceux qui la faisaient s’exprimait dans des revues non académiques. Labo Contestation, revue trimestrielle lyonnaise éditée entre 1970 et 1973, est un excellent exemple de cette production éditoriale, qui s’appuyait également sur une importante activité de rédaction et de mise en circulation de tracts, ou de brochures ronéotypées1.

Dénonçant la division du travail dans les métiers de la recherche et de l’université, avec une ironie mordante et parfois avec excès, critiquant l’aliénation et les rapports de domination qui étaient vus comme une conséquence structurelle de l’organisation et des finalités de la science dans la société capitaliste, Labo Contestation s’appuyait non pas sur des textes théoriques, mais sur la description du travail quotidien dans les laboratoires de recherche. Avant l’émergence et l’institutionnalisation, en France, de l’anthropologie de laboratoire et de la sociologie des sciences, c’est à une sorte d’auto-ethnographie de laboratoire que se livraient les auteurs de cette revue, tous anonymes : contrairement aux sociologues des sciences, ils risquaient en effet leur emploi en publiant ainsi leurs analyses. Se réclamant de conceptions « gauchistes », ils dénonçaient également la bureaucratie syndicale, ses compromissions, mais aussi l’autoritarisme des « patrons » de labo, la précarité des vacataires (même si le mot « précarité », passé dans le langage courant de la critique contemporaine des conditions du travail salarié dans la recherche, n’est jamais écrit dans Labo Contestation, le problème des vacataires sous contrat était déjà bien présent à cette époque), le sexisme, la duplicité des faux progressistes, les échecs ou l’instrumentalisation de l’autogestion, les conditions du travail des agents techniques et administratifs,  les modes de financement de la recherche et la contractualisation, ou encore l’individualisme qui réduisait la portée des luttes, mais aussi les mécanismes internationaux d’assujettissement des pays du Sud à la science – et à l’économie – des pays du Nord.

Autrement dit, le contexte de la production des savoirs était décrit dans le détail par cette « sociologie » critique menée par des non sociologues refusant tout primat de la théorie sur la pratique ou sur l’activisme politique : il s’agissait de transformer l’université et la recherche, en commençant par exprimer son ras le bol de conditions de travail considérées comme insupportables, ou antinomiques avec l’idée même de la science. L’enjeu affirmé était ni plus ni moins celui de la Révolution, et la destruction du capitalisme, objectifs qui ne pouvaient être pensés comme des abstractions lointaines (ni mis en œuvre dans le contexte de l’autoritarisme communiste, dénoncé avec autant de force que la main-mise capitaliste sur la science), mais comme des transformations locales imposant un travail d’auto-critique et de réinvention du quotidien des pratiques. Tentatives souvent décrites avec lucidité comme autant d’échecs, minées par les « contradictions internes » naturalisées dans les positions acquises, prises, exprimées, etc. Sans oublier pour autant l’humour, qui s’exprimait dans une iconographie abondante, souvent inspirée des caricatures de Charlie Hebdo. Dans ce vaste travail de déconstruction critique, les sciences sociales n’étaient pas épargnées : un numéro entier fut rédigé par des sociologues, sur la sociologie. Pas plus que ne furent oubliées les luttes menées dans d’autres pays.

Que reste-t-il aujourd’hui de toute cette expérience ? A la lecture de ces documents, on est surpris de constater que les questions vives ainsi que les luttes sociales qui concernent l’université et la recherche actuellement étaient déjà présentes, et déjà bien problématisées dans les années 1970. Car s’il y a eu des évolutions dans les luttes universitaires depuis 1968, force est de reconnaître que la recherche et l’université, quarante ans plus tard, vont toujours mal et génèrent, au quotidien, autant de désespoir.  La nécessité de dénoncer et de combattre l’exploitation des plus faibles, ou les incohérences des politiques de la recherche et de l’enseignement supérieur, reste intacte. Comme reste intacte l’inquiétude de nombre de chercheurs face à la difficulté à travailler dans un univers soumis au totalitarisme de l’économie de marché et à une bureaucratie triomphante, naturalisée par chacun.

Labo Contestation est à prendre comme un témoignage, comme un document historique, mais aussi comme une raison de rester vigilant avec lucidité dans nos analyses du champ STS, ainsi que dans nos luttes pour une université et une recherche qui restent à libérer des pouvoirs qui l’enserrent encore.

C’est pourquoi, avec l’aval de Pierre Clément qui était la cheville ouvrière  de Labo Contestation à Lyon, nous avons décidé de numériser et de mettre en ligne la collection complète des six numéros de cette revue, ainsi que deux hors-série. Vous trouverez dans chacune des pages correspondantes du portail « Science & société » (en cliquant sur les images des couvertures) un sommaire du numéro, ainsi que deux versions numérisées en pdf : l’une en haute résolution, destinée à l’impression, l’autre en basse résolution plus facile à lire à l’écran.

Pour en savoir plus :

  • Debailly R., 2010, La critique radicale de la science en France : Origines et incidences de la politisation de la science depuis Mai 1968, Thèse de doctorat, Paris, Université Paris IV Sorbonne
  • Quet M., 2008, « L’innovation éditoriale des revues de critique des sciences« , Médiamorphoses, Hors-Série « 68 et les médias, quarante ans après », avril 2008, p. 225-230
  • Voir également, sur notre site, l’édition électronique de la revue Impascience avec le texte de présentation de Mathieu Quet.

Remerciements :

Cette numérisation de la revue Labo Contestation, ainsi que sa mise en ligne, s’inscrivent dans l’une des opérations de recherche du Cluster « Enjeux et représentations de la science, de la technologie et de leurs usages« .

Merci à Renaud Debailly pour avoir fourni certains des documents, et à Mathieu Quet pour son aide. Merci également à Vincent Brault (ENS Lyon) pour une partie des numérisations. Mise en ligne et mise en page des scans par Igor Babou.

  1. On retrouve une partie de cette production éditoriale dans le livre d’Alain Jaubert et Jean Marc Lévy-Leblond, « (Auto)critique de la science«  []

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