Impascience (1975 – 1977, collection complète numérisée)

17 mai 2011
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Les années 1970 ont été prolifiques pour la réflexion critique sur la pratique scientifique et les relations sciences/société. Naissance du mouvement antinucléaire, émergence de l’écologie politique, premiers mouvements contre les biotechnologies, (auto)critique des sciences : dans la foulée de mai 68, les sciences et les techniques ont fait l’objet de virulentes mises en question. Et le champ scientifique s’est retrouvé sur le banc des accusés, avec l’ensemble des institutions sociales – famille, école, police, armée, justice, médecine…

Cette remise en cause a eu lieu à travers différentes formes d’action : grèves dans les laboratoires (notamment au laboratoire Leprince-Ringuet de l’École Polytechnique en 1969), collectifs militants inspirés du modèle du Groupe d’Information sur les Prisons (Groupe Information Biologie engagé autour des biotechnologies et Groupe Scientifique d’Information sur l’Énergie Nucléaire), prises de position individuelles (discours de Jean-Marc Lévy-Leblond à l’Académie des Sciences de Lyon en 1969, au cours duquel il dénonce l’autisme scientifique), séminaires et groupes de recherche sur les liens entre science et militaire (menés par Roger Godement ou Georges Waysand), actions syndicales ou actions ponctuelles (par exemple contre le physicien Murray Gell-Mann, qui se voit refuser l’entrée du Collège de France par un auditoire dénonçant sa participation aux recherches militaires lors de la guerre au Vietnam). Et ces multiples initiatives sont complétées par une activité éditoriale dynamique au long des années 1970, notamment avec la publication de revues militantes (Porisme, avant même mai 68, puis Labo-contestation, Le module enragé, Le Cri des Labos, Survivre ou encore Impascience). Ces revues, à l’existence relativement courte, inscrites dans la dynamique de publications propre aux années 68, offrent aujourd’hui le témoignage d’une période d’activisme critique sans précédent autour des sciences.

De cette série de revues, Impascience est la dernière à avoir vu le jour dans les années 1970, avec 7 numéros, dont un double, publiés entre 1975 et 1977. Rédigée principalement par des chercheurs et des enseignants, c’est aussi celle qui a connu les développements théoriques les plus aboutis, et celle qui a pris forme au moment où la critique militante basculait du côté d’une réflexion universitaire, avec la constitution du domaine Sciences, Techniques, Société. Impascience s’inscrit donc au tournant de la critique militante et d’une formulation plus académique des questionnements. Elle mène à un certain accomplissement la réflexion activiste, tout en témoignant d’une crise interne et de doutes face au devenir de la critique. Elle ouvre aussi la voie aux développements futurs du champ STS (“Sciences, Technologies et Société”) comme interdiscipline (avec Pandore à l’École des Mines dès 1978, puis Les cahiers STS ou Alliage, un peu plus tard dans les années 1980).

A plusieurs égards, Impascience synthétise ainsi le ton des années précédentes : engagement au sein de l’institution (avec la critique de l’aliénation au travail telle qu’on pouvait la trouver dans Labocontestation) et réflexion sur les conséquences sociales du développement technique, à travers des thèmes comme l’écologie ou l’énergie nucléaire (thématiques lancées un peu plus tôt à travers la revue Survivre). A ces thématiques de l’aliénation scientifique et de la critique du développement technique, la revue ajoute aussi une « touche personnelle » de psychanalyse et de réflexion sur la subjectivité des chercheurs. Les thèmes abordés dans la revue reprennent tout en les diversifiant les préoccupations de la critique des sciences : écologie et critique du nucléaire, défense des positions subalternes, féminisme et ouverture à tous les marxismes hétérodoxes, afin d’interroger le statut des sciences et des techniques dans les sociétés contemporaines.

Si elle n’est pas animée par un projet politique clairement défini, la revue est en revanche principalement tournée vers la critique du scientisme et de l’idéologie d’expertise, au sein comme à l’extérieur des institutions scientifiques (notamment dans le cas des politiques nucléaires) avec toutes les ambiguïtés que comporte parfois la posture du contre-expert. Sa critique politique de l’activité scientifique porte plus généralement sur la construction des « frontières » de la science. A cette construction d’une pratique scientifique isolée des besoins sociaux, les auteurs de la revue opposent la nécessité de repenser l’inscription sociale des savoirs, notamment à travers des réflexions sur la vulgarisation ou sur les formes alternatives de production de connaissances (voir par exemple le numéro sur les pseudo-sciences). Cependant, aucun consensus n’est défendu par la revue sur la façon dont la science devrait être mise au service du peuple, et ses auteurs sont trop conscients du risque qu’il y aurait à reconduire le fantasme d’une « science prolétarienne » : il n’est de science que bourgeoise. Et bien souvent, si la connaissance subjective est présentée comme le double du système de connaissances scientifiques et techniques, c’est aussi pour éviter tout discours de la « méthode » (générale et utopique) d’une voie de connaissance alternative. Tout cela, sans toutefois perdre de vue l’urgence d’un questionnement politique sur les implications de la pratique scientifique.

Impascience tourne ainsi la critique vers des horizons plus théoriques que les revues qui la précèdent, tout en conservant l’engagement politique qui les caractérise. Elle joue ainsi le rôle de pivot entre l’histoire militante de la critique et son devenir académique : poussant la dimension théorique ainsi que la réflexion sociologique sur le rôle de la science dans la société, et annonçant les développements ultérieurs de la « nouvelle » sociologie des sciences.

En 1977, Impascience cesse de paraître, après avoir remué les méninges des militants intéressés par les questions scientifiques et techniques, comme des scientifiques qui s’interrogent sur la dimension politique de leur activité. La mise en ligne de cette revue aujourd’hui doit nous rappeler qu’il a été possible de mener au sein même des institutions scientifiques une réflexion politique sur les sciences, engagée et sans complaisance pour les z’acteurs-z’eux-mêmes. Elle doit nous rappeler aussi certaines origines du champ STS, dont l’académisation depuis a été inéluctable (difficile d’imaginer Impascience classée parmi les revues de rang A aujourd’hui !). C’est donc pour célébrer la joyeuse inquiétude des militants d’Impascience que nous vous invitons à lire leurs textes. Mais aussi, pour remettre en perspective le devenir actuel d’une réflexion critique sur les sciences et les technologies en société, et insister sur l’urgence qu’il y a encore à faire des problèmes « de science » des problèmes « de société ».

Vous trouverez dans chacune des pages correspondantes du portail “Science & société” (en cliquant sur les images des couvertures) un sommaire du numéro, ainsi que deux versions numérisées en pdf : l’une en haute résolution, destinée à l’impression, l’autre en basse résolution plus facile à lire à l’écran. Attention, la revue étant au format A4, les fichiers pdf, même en basse résolution imposent un temps de téléchargement assez long.

Pour en savoir plus :

  • Debailly R., 2010, La critique radicale de la science en France : Origines et incidences de la politisation de la science depuis Mai 1968, Thèse de doctorat, Paris, Université Paris IV Sorbonne
  • Quet M., 2008, “L’innovation éditoriale des revues de critique des sciences“, Médiamorphoses, Hors-Série “68 et les médias, quarante ans après”, avril 2008, p. 225-230
  • Voir également, sur notre site l’édition numérique de la revue Labo Contestation, avec le texte de présentation d’Igor Babou

Remerciements :

Cette numérisation de la revue Impascience, ainsi que sa mise en ligne, s’inscrivent dans l’une des opérations de recherche du Cluster “Enjeux et représentations de la science, de la technologie et de leurs usages“.

Merci à Jean-Marie Barsalou et à toute l’équipe du service de reprographie de l’ENS de Lyon pour les numérisations. Mise en ligne par Igor Babou.

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