Lecourt, Dominique. L’enseignement de la philosophie des sciences. Rapport au ministre de l’Éducation nationale, de la Recherche et de la Technologie. Paris : Ministère de l’Éducation nationale, de la Recherche et de la Technologie, 1999

18 septembre 1999
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Extrait de l’introduction du rapport :

“LA SCIENCE suscite dans nos sociétés des sentiments dont l’ambivalence n’a cessé de s’accentuer depuis un demi-siècle. Nul aujourd’hui ne défend plus guère l’idée qu’elle pourrait par elle-même résoudre tous les problèmes qui se posent à l’humanité. On en a fini avec la véritable idolâtrie qui avait conduit quelques grands esprits du XIX siècle finissant à annoncer qu’elle était appelée à se substituer à la religion pour le plus grand bien de l’humanité.

Il n’empêche que le projet d’une “ conception scientifique du monde ” reste très vivant. L’idée en particulier qu’il existe une cohérence de l’ensemble de tous les savoirs scientifiques qui permettrait, à terme, de parvenir à une maîtrise rationnelle des relations humaines garde un grand pouvoir de conviction. Les progrès fulgurants des sciences biologiques depuis cinquante ans, le jaillissement puis l’expansion des biotechnologies, les extraordinaires succès des nouvelles techniques d’information et de communication suscitent l’admiration de nos contemporains.

Mais dans le même temps le dénigrement des sciences, qui avait déjà connu un moment fort au début du XX siècle au temps où Ostwald Spengler, écrivant Le déclin de l’Occident, dénonçait la folie de “ l’homme faustien ”, connaît un regain spectaculaire : c’est de peur panique qu’il faut parler face aux progrès mêmes qu’on célèbre par ailleurs comme des prouesses. La menace nucléaire continue de faire l’objet de discours alarmistes. OGM et clonage aidant, le généticien n’est pas loin de prendre figure de malin génie acharné à fausser toutes les valeurs vitales et à falsifier tous les repères éthiques.

La médecine même, naguère régulièrement invoquée lorsqu’il s’agissait de défendre la valeur “ progressiste ” de la science, devient suspecte. Les industries pharmaceutiques sont réputées la précipiter sur la pente d’une déshumanisation qui fait l’objet d’une déplora t i o n rituelle. De l’allongement de la vie humaine – le rêve de Francis Bacon et de René Descartes – on en vient à souligner plus volontiers aujourd’hui les incidences économiques et démographiques néfastes que le surcroît de bonheur qu’il apporterait à qui saurait en bénéficier.

Force est de constater cependant que ce vaste débat social autour de la science ne trouve guère d’écho dans l’enseignement scientifique. Les étudiants peuvent ainsi avoir le sentiment d’un profond hiatus entre la science qu’ils apprennent et la société où ils seront appelés à mettre en œuvre les compétences qu’ils auront acquises au terme d’études extrêmement lourdes.

En tout cas l’enseignement des sciences tel qu’il est aujourd’hui conçu ne leur apporte pas les instruments intellectuels nécessaires à faire face aux questions qui ne manqueront pas de leur être posées.

Tout se passe même comme si, par réaction, la pédagogie des sciences dans l’enseignement supérieur s’était raidie. Une image purement calculatoire et opérative de l’activité scientifique tend à s’imposer aux chercheurs eux-mêmes. Ses finalités s’affichent simplement utilitaires. Par ce que la science est conçue comme un instrument de puissance et une réserve de certitudes, son enseignement vise essentiellement à la maîtrise technique et récompense souvent non les esprits les plus inventifs mais les plus dociles.

Plus grave encore : les liens qui unissent la recherche scientifique et l’invention technique aux autres formes de la culture humaine semblent avoir été rompus, quand ils ne sont pas résolument niés. Nombreux sont les étudiants qui, dans ces conditions, perçoivent l’enseignement scientifique comme “ anticulturel ”, que ce soit pour s’en réjouir, s’en satisfaire, ou encore qu’ils y trouvent un motif de grave déception, voire de rejet.

La baisse du nombre des inscriptions dans les filières scientifiques des universités constatée depuis quelques années à l’échelle internationale trouve sans doute ici une part de son explication. Pour rendre compte de ce phénomène spectaculaire, il ne suffit pas en effet d’invoquer la crainte du chômage ou la modicité des salaires dans les métiers de la recherche, pas plus que l’attrait grandissant des filières de gestion. La ruée, dans notre pays, vers les études de psychologie ou de STAPS ne témoigne pas de la part des étudiants d’une rationalité de type purement utilitaire dans le choix des orientations.

C’est bien le contenu et les modalités de l’enseignement scientifique qu’ils mettent en cause, bien en amont de l’enseignement supérieur. Toutes les enquêtes le confirment depuis vingt ans dans notre pays : à mesure que les élèves gravissent les degrés de leur scolarité leur passion pour les sciences diminue ! Les inscriptions universitaires donnent aujourd’hui la mesure de leur désillusion face aux programmes et à la pédagogie qui s’est imposée depuis plusieurs décennies.

Le projet d’implanter ou de développer un enseignement de philosophie des sciences dans les cursus scientifiques répond ainsi à une véritable urgence. S’il y est intégré à part entière et, si l’on veille à ce que son contenu soit en prise directe sur les matières scientifiques enseignées, il permettra de remettre en pleine lumière la grande oubliée du scientisme comme de l’antiscience : la pensée scientifique. Si un véritable travail commun s’institue à cette fin entre philosophes et scientifiques, on peut s’attendre à ce que se produise une profonde rénovation de l’enseignement supérieur. Et l’on redécouvrira que cette forme de la pensée communique avec toutes les autres (technique , artistique, politique, éthique…).

Que les ressorts philosophiques de la pensée scientifique soient dégagés et c’est tout une dynamique culturelle qui, du fait de son audace sans pareille, se trouvera réenclenchée. L’enseignement scientifique retrouvera dans ces conditions son attrait d’aventure intellectuelle aux yeux des jeunes étudiants.”

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