HERMÈS – Numéro 21 « Sciences et médias », 1997

13 janvier 1997
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Hier les choses étaient simples : d’un côté la science, le progrès et les savants, de l’autre un public curieux de connaissances, au milieu la vulgarisation. Cette grande entreprise, pendant un siècle, a assuré par journaux, publications et livres interposés le passage de la science, du monde des savants à celui de l’espace public.
Un jeu à deux, avec la vulgarisation comme point de bascule, dont on ne soulignera jamais assez son rôle dans l’émancipation culturelle. Certes le contexte culturel, favorable à la science, facilitait les initiatives de vulgarisation, mais rien ne serait plus faux que de minimiser son rôle pendant un siècle. Elle fut et demeure un grand projet culturel et politique, dont une bonne partie des orientations reste encore juste.
Mais disons qu’aujourd’hui, tout est plus compliqué. Il n’y a plus deux acteurs, les scientifiques et le public, mais au moins quatre, la science, la politique, la communication et les publics ; et chacun est lui-même souvent divisé en plusieurs sous-groupes. Les logiques sont aussi devenues plus nombreuses, plus complexes et surtout plus contradictoires.
La science est devenue les sciences, avec le développement des sciences de la matière, de la vie, de la nature, de la société. Et celles-ci ne sont plus entourées de la même croyance dans le progrès et la raison. Le XXe siècle, entre l’énergie atomique, la destruction de la nature et les manipulations génétiques a montré les limites d’une science identifiée au progrès. Quant aux sciences sociales, elles montrent, elles aussi, quotidiennement la fragilité des sociétés, des hommes et la difficulté à dégager dans le temps une certaine rationalité des conduites collectives.
D’autre part, les activités scientifiques ont perdu leur autonomie. Le rôle considérable qu’elles occupent dans la compétition économique internationale les a rapprochées d’une logique politique leur faisant perdre l’idée d’objectivité qu’elles pouvaient avoir auparavant.
Aujourd’hui plus que jamais, la science et la technique sont inséparables des décisions politiques.
Cela change leur statut et celui des controverses scientifiques. Celles-ci ont toujours existé, mais elles ont aujourd’hui une dimension supplémentaire, du fait de l’expansion des connaissances scientifiques, dans un bien plus grand nombre de domaines, et surtout du lien plus fort entre science et compétition économique. Le résultat est la tendance, soit à sous-évaluer, soit à surévaluer certaines controverses, en fonction des intérêts nationaux scientifiques ou industriels en cause ; en tout cas la science a perdu l’objectivité qui pouvait être la sienne il y a un siècle. L’entrée des sciences dans l’espace public a compliqué leur statut, leur rôle et ce que l’on attend d’elles. […]

Dominique Wolton, De la vulgarisation à la communication (Présentation), 1997, Hermès N° 21, p. 9

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